Un autre défi lancé dans la commuanuté, le thème était “Duel”. Pas de contrainte spécifique pour celui-ci, mais je me suis fait un petit plaisir personnel en jouant avec un style que j’aime beaucoup. N’hésitez pas à me donner votre avis sur Twitter ou dans les commentaires !

Au sommet du Mont Olympe, par-delà les nuages, cachée aux yeux des mortels, une cité d’or et d’argent surplombait le monde dans une quiétude irréelle. Les dieux, comme à leur habitude, s’y occupaient des affaires des humains, usant de leur influence ci et là pour faire avancer le cours de leurs vies, se délectant des vaines prières de ces êtres inférieurs qu’ils n’écoutaient jamais. Si les Hommes étaient orgueilleux de penser que les dieux prenaient en compte leurs requêtes, les divinités l’étaient encore plus, estimant que des êtres de leurs rangs n’avaient certainement pas à s’abaisser à écouter des âmes réclamant tout et n’importe quoi à chaque instant.

L’orgueil et la vanité. Deux caractéristiques indissociables des dieux, et qui allaient provoquer leur perte… Mais ce jour n’était pas encore arrivé. Pour l’instant ils continuaient d’effectuer leurs occupations quotidiennes sans se soucier de l’avenir.

Cette journée commença comme toutes les autres. Zeus la lança d’une voix tonitruante, réveillant tout l’Olympe pour sommer les dieux de commencer leurs travaux. Il regarda tout le monde s’agiter devant lui, chacun prenant place à son bureau, essayant tant bien que mal de s’installer dans son fauteuil bancal et grinçant, et commençant à ouvrir les montagnes de dossiers papier qui leur avaient été affectées.

La révolution digitale n’avait pas atteint le sommet de l’Olympe. La faute principalement à la flemme du technicien qui était venu faire les raccordements de la fibre mais qui, devant la montagne d’escaliers à gravir, avait plutôt préférét laisser un petit mot tout en bas de la montagne disant sobrement “client absent, repassera demain”. C'était il y a trois mois.

On pourrait croire que le métier de dieu était très intéressant, voire même carrément génial : avoir le contrôle total sur la vie d’autrui et agir à leur insu pour les faire avancer vers leur destinée, voilà qui pouvait donner envie. Mais dans la réalité, c’était un métier de bureau tout bête, avec de la paperasse à gérer et un chef tyrannique qui imposait un rythme effréné, n’hésitant pas à vous frapper de sa foudre en cas de retard.

Alors qu’il s’assit sur son très confortable siège en cuir, bien à l’abri de la chaleur et du bruit de ce divin open space, Zeus remarqua que deux bureaux demeuraient anormalement vacants : ceux de Tyché et d’Eros, les deux éléments les plus perturbateurs, qu’il n’avait jamais réussi à mater… Il avait même songé à les envoyer chez Hadès, mais il aurait dû remplir beaucoup trop de formulaires…

Les deux dieux étaient, comme à leur accoutumée, en train de s’écharper à côté de la machine à café. C’était la sempiternelle rengaine : ils se querellaient pour savoir qui des deux avait le plus d’influence sur les humains, ce qui était complètement stupide comme question puisque tous les dieux étaient égaux entre eux. D’habitude, toute cette agitation finissait par se dissiper gentiment au bout de quelques instants, les deux reprenant leur travail en essayant de toucher plus de mortels que l’autre. Zeus laissait faire, tant cet esprit de compétition était bon pour leur productivité. Mais aujourd’hui, tout semblait être différent. Une lourdeur traînait dans l’air, et un orage semblait menacer sans que le seigneur des cieux n’y soit pour rien. Voyant le nombre de dossiers s’amonceler sur les deux postes abandonnés, Zeus intervint. Un coup de tonnerre résonna, et un éclair vint interrompre l’altercation entre les divinités. Le silence résonna dans tout l’Olympe, et le chef apparut entre Tyché et Eros.

— Il suffit à présent ! Retournez travailler tous les deux, c’est un ordre !

Tyché et Eros étaient médusés par cet accès de colère.

— Chef, c’est pas moi, c’est lui…

— Vous êtes des dieux, ou des enfants ?

Ils n’osèrent répondre.

— J’ai pas entendu, répondez !

— Des dieux, chef ! dirent-ils en choeur.

— Alors allez faire votre boulot de dieux et arrêtez vos enfantillages ! Vous faites tant de bruit que vous risquez de nous faire découvrir. Vous avez fait éclater un orage que je ne maîtrise pas !

— Pardon, chef…

— Il n’y a pas de pardon qui compte ! Ce petit jeu entre vous a assez duré. Il faut régler cette histoire, ici et maintenant. Pas question de mesurer qui agit le plus, il faut quelque chose de plus immédiat. Quelque chose à votre portée… Quelque chose comme… Un jeu de l’amour et du hasard !

Visiblement fier de sa référence, Zeus laissa sa phrase résonner entre les piliers du palais. Devant le silence collectif, il répéta :

— Un jeu… de l’amour… et du hasard ! Allez quoi, c’était pas mal comme bon mot !

Toujours rien.

— Riez ! Je suis votre chef, vous n’avez pas le choix. RIEZ !

Cette dernière injonction s’accompagna d’un énorme coup de tonnerre, comme pour menacer du pire si ses sous-fifres n’obéissaient pas. Le silence cèda la place à des rires faux pendant un court instant, avant de revenir cette fois-ci accompagné de la gêne.

— Bref. Voilà ce que nous allons faire. Éros, en tant que dieu de l’amour, tu vas choisir un couple d’humains et les faire tomber amoureux. Tyché, dieu du hasard, tu pourras agir à 3 moments de leur vie pour essayer de les faire rompre. S’ils résistent à ton influence et se marient, Éros remporte le défi. S’ils rompent, la victoire t’appartient. Qu’en pensez-vous ?

Les deux opposants se regardèrent, jaugèrent la difficulté de la tâche et leurs chances de vaincre, et à l’unisson répondirent :

— On rélève ton défi !

— Alors qu’il en soit ainsi ! Vous avez la journée pour préparer votre duel, les affrontements commenceront demain à l’aube. Vous avez le choix de vos cibles et de vos armes. Maintenant, on se remet au boulot. Toutes ces prières ne vont pas rester lettre morte toutes seules. Allez, hop hop hop !

Zeus retourna dans son bureau fier de lui. Il avait évité un conflit, un affrontement non maîtrisé qui aurait pu coûter à l’Olympe son invisibilité. Grâce à son génie et son leadership inégalé (et surtout sa si grande humilité), il avait su déceler le bon moyen d’arranger la situation et d’éluder la crise… Du moins le pensait-il. La réalité était tout autre.

Le reste de la journée se déroula comme à son habitude pour la majorité des dieux, ignorant chaque prière, riant de la stupidité humaine et de leurs aspirations absolument irréalisables. La majorité à l’exception de Tyché et Eros, bien trop occupés à se préparer à la tâche à venir. Les deux avaient une façon bien personnelle de s’armer pour le grand jour.

Eros était assez rompu à l’exercice : c’était son lot quotidien de trouver des âmes soeurs à faire se rencontrer. Mais ces derniers millénaires, la routine avait fini par s’installer, comme dans un vieux couple, aussi ironique que cela puisse être. Il faisait de moins en moins preuve de précision, trouvant deux personnes vaguement compatibles à des degrés plus ou moins élevés, vérifiés avec plus ou moins d’attention. Vous auriez dû voir le petit dieu devoir s’expliquer auprès de Zeus quand on a vu célébrer l’union entre un labrador et une gougère au fromage, sous prétexte qu’ils avaient une couleur relativement proche ! Ce petit duel lui avait cependant donné envie de trouver les deux âmes parfaites à assembler, qui sauraient sans nulle doute résister aux fourbes desseins de son infâme concurrent. Alors, il compulsa son répertoire de célibataires en mal d’amour, cherchant la meilleure paire qu’il pouvait y trouver. Il était sur le point de baisser les bras quand, à la dernière lueur du soleil se couchant derrière lui, deux jeunes gens attirèrent son attention.

Tyché était quant à lui beaucoup plus serein. Il avait déjà eu l’occasion de par sa position de semer le chaos au sein de couples. Il passa la journée à relire ses anciens rapports et regarder ce qui en général marchait le mieux pour des ruptures. Il compila ainsi une liste de 12 sujets principaux de dispute, qu’il lista sur son anti-sèche pour la grande épreuve du lendemain. Einstein a dit un jour que “Dieu ne joue pas aux dés”. C’était vrai pour la grande majorité des dieux, certes, mais celui-ci était l’exception qui confirmait la règle. N’écoutant que sa confiance en son don, il assigna à chacune de ses excuses un nombre de 1 à 12, et il décida de laisser sa paire de dés en fourrure rose préférée décider des châtiments à infliger aux deux tourtereaux. Fier de sa trouvaille, il décida de s’arrêter là pour la journée, car il n’est jamais bon de trop se préparer. Et à en voir le désespoir sur le visage d’Eros, il n’allait pas avoir beaucoup à faire pour l’emporter. Dommage qu’il soit parti quelques dix minutes trop tôt…

Aucun des deux ne dormit réellement cette nuit-là. Non pas à cause de la pression pour le lendemain, mais parce qu’un dieu ne dormait jamais vraiment. Ils passaient plutôt la nuit à pester contre les humains pestant eux-mêmes contre les dieux. Un cycle sans fin qui n’était pas près de s’arrêter.

Le matin du jour tant attendu, Zeus lança l’appel aux dieux de sa voix retentissante. Bien plus enjoué que d’habitude, il était excité de voir à quel point ses compétences de chef allaient résoudre cette situation épineuse. Pendant la nuit, il avait à lui seul débarrassé tout l’open space, ne laissant que deux bureaux face à face, et disposé les chaises des autres dieux en cercles concentriques pour qu’ils ne manquent rien de l’affrontement. Qu’on ne vienne pas lui reprocher son implication dans le jeu, parce qu’il n’avait jamais autant travaillé de sa longue existence ! Les deux challengers venaient d’entrer dans le bureau et il leur fit prendre place sur le ring improvisé. Tyché et Eros étaient tendus, et leur tension emplissait l’espace de travail. Une goutte de sueur sur le front, le dieu de l’amour sortit les fiches de ses deux amoureux. Se pinçant les lèvres, le dieu de la fortune et du hasard sortit sa paire de dés et sa fiche d’évènements. Les spectateurs retenaient leur souffle - bien que cela n’ait que peu d’effet dramatique, les dieux ne respirant pas à proprement parler - et Zeus trépignait d’impatience. Un silence de mort pesait sur l’Olympe, rapidement rompu par le dieu des dieux lui-même qui, de sa plus belle voix suave de commentateur de boxe, exprima toute son excitation :

— Très chers tous, prenez place et soyez les bienvenus à la seule et unique représentation du Jeu de l’Amour et du Hasard ! Il était si fier de son bon mot d’hier qu’on pouvait sentir les majuscules lorsqu’il prononça son auto-proclamé nom de jeu. Les autres n’adhéraient toujours pas, mais un petit rire discret parcourut tout de même l’assemblée pour ne pas reprovoquer la colère du chef. Il était trop rare de le voir de bonne humeur !

— L’enjeu ultime de cet affrontement ? Savoir qui de l’amour ou du hasard est le plus influent ! Mesdieux, la place est à vous ! Eros, présente-nous donc ton couple.

Le dieu de l’amour se leva de sa chaise et tenta de se placer au centre de l’arène ridicule, mais avait difficulté à s’imposer à côté de Zeus, trop content d’avoir pour une fois l’attention de ses dieux sans avoir à leur crier dessus. Malgré son apparente confiance en soit, le chef se sentait bien seul et triste sur son trône, et aurait bien aimé partager un déjeuner avec les autres… Mais être chef le distançait forcément de tout le monde, et bien qu’il débordait de bonne volonté pour se faire apprécier, les dieux ne voyaient que le tyran aigri et colérique qu’il refusait de voir en lui. Eros finit par réussir à se mettre sur le devant de la scène improvisée, dans un équilibre plus qu’instable. Les lèvres tremblantes de stress, il prit la parole.

— Le couple que j’ai choisi est représenté par deux jeunes gens : un homme, Tony, et une femme, Aurélie. Les deux sont dans la même école, et aujourd’hui, ils vont se rencontrer. Ils ont une compatibilité presque parfaite, à une ou deux différence près, et sont faits l’un pour l’autre.

— C’est ce qu’on va voir. répondit Tyché avec un sourire narquois.

— Mais c’est tout vu. Viens, je t’attends.

— Allons, allons, gardez de l’énergie pour le combat ! intervint Zeus, toujours avec sa voix de commentateur sportif qu’il tenait d’on ne sait où, mais qui irritait tout le monde. Bien sûr, personne n’osait le dire. Et bien sûr, il était persuadé que cela augmentait son capital sympathie et son charme.

— Bien, l’introduction a assez durée, place au match ! Eros, retrouve ton bureau, nous allons commencer les hostilités ! À toi de jouer.

Au même instant, à quelques milliers de kilomètres sur le même continent, du côté des humains…

Tony était à la bourre ce midi. Il avait trop traîné pendant sa pause déjeuner, et maintenant il était en retard pour aller en cours. Pressant le pas, il réussit à atteindre sa salle de classe quasi à l’heure et, ne voulant pas déranger plus la professeure en train de parler, s’assit tout au fond, à la première place libre qu’il trouva. Sans vraiment faire attention à côté de qui il venait de s’installer, il essaya de sortir ses affaires sans faire de bruit. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’il remarqua sa voisine de gauche : une charmante jeune fille, blonde, aux yeux bleus pénétrants. Quelque chose se réveilla chez le jeune homme, qui lui adressa la parole d’un “Salut” gêné. Elle lui répondit avec un sourire bienveillant, chaleureux, qui le fit tomber immédiatement sous son charme. C’était décidé, chaque semaine, à cette heure, il prendrait cette place.

La jeune femme, il l’apprit plus tard, s’appelait Aurélie et était une promotion en dessous de la sienne. Elle suivait le même cursus, était aussi peu douée que lui dans la matière qu’ils suivaient, et extrêmement drôle. Les deux passaient plus de temps à se parler qu’à écouter le contenu du cours, ce qui expliquait sans aucun doute leurs résultats catastrophiques. Pour Tony, c’était un coup de foudre. Pour Aurélie, plus réservée, c’était un coup de cœur. Après les cours, ils passaient du temps sur le campus à discuter de tout, de rien, pendant des heures. C’était si facile pour eux de se parler.

Ces petits échanges continuèrent pendant quelques semaines, sans vraiment mener à quoi que ce soit de plus. Jusqu’au jour où, pris d’un subit élan de confiance en soit et de courage, Tony l’invita à dîner. A peine les mots avaient-ils quitté sa bouche qu’il se crispa, attendant avec angoisse la réponse. Le moment sembla se figer dans les airs, plus rien ne l’intéressait à part les lèvres de sa convoitée. Il eut l’impression qu’elle mit des heures à répondre, mais cela valait bien le coup de les attendre. Elle accepta, et ce fut le début d’une incroyable histoire.

Fier de son courage et heureux de la réponse de la demoiselle, le jeune étudiant rentra chez lui, sans se douter qu’il n’aurait pas dû s’inquiéter, elle n’aurait jamais dit non. Non pas parce que son charme irrésistible avait fait chavirer le coeur de sa voisine de classe, mais plutôt parce que des forces bien plus puissante que son sourire ravageur étaient en œuvre.

Sur l’Olympe

Fier de sa réussite, Eros bomba le torse. Les deux jeunes gens étaient tombés amoureux, comme il l’avait prévu. Les dieux purent assister, attendris, aux premiers rendez-vous des jeunes tourtereaux, leur premier baiser, leurs soirées en tête-à-tête…

Le temps n’avait évidemment pas la même emprise sur les dieux que sur les humains. Certes grâce à Chronos, qui l’avait sous son contrôle, mais aussi et surtout parce que le Mont Olympe est incroyablement haut, et qu’à l’instar du technicien chargé d’installer la fibre, le temps n’avait vraiment pas envie de monter toutes ces marches. Ainsi, ils pouvaient regarder le temps s’écouler sur les pauvres âmes humaines, pendant qu’ils vivaient tranquillement dans une bulle là-haut perchée. Ils n’en avaient évidemment pas conscience, pour eux c’était naturel que des déités ne soient pas soumises aux mêmes lois que les insignifiants mortels. Mais une bulle, aussi parfaitement ronde soit-elle, finit toujours par exploser.

Tyché en avait assez de ce direct différé de la pire comédie romantique qu’il n’ait jamais vu et du regard tout mielleux de ses comparses olympiens. Il prit alors la parole pour se lancer dans le défi :

— Bravo cher adversaire, tu as bien choisi tes concurrents ! Mais je vois déjà une faille à exploiter dit-il en laissant traîner la dernière syllabe, lançant un regard mesquin à Eros. Voyons voir si la chance est avec moi.

À ces mots, il lança sa paire de dés qui s’arrêta sur le chiffre 7.

— Oh mais c’est parfait ! Exactement ce que j’avais imaginé ! Quelle chance j’ai, c’est presque… insolent.

Il finit sa phrase en se penchant en avant, comme pour narguer son collègue, laissant échapper un rire bien trop mauvais pour venir d’un dieu. Zeus, trop emporté dans l’euphorie du moment, ne remarqua pas la force de ce rire, dont on entendit pourtant les échos jusqu’aux portes de la cité la plus proche.

Chez les humains

Tony était seul chez lui ce soir là. Cela faisait un peu plus d’un mois que les deux jeunes gens se fréquentaient, et il avait envie de voir sa petite amie, mais elle n'était pas vraiment disponible ces derniers jours. Cherchant de-ci de-là des conseils sur la marche à suivre, il en parla à son père, à sa sœur, son meilleur ami, qui tous lui donnèrent le même conseil : parle-lui. Évidemment, la clé de toute bonne relation c’est bien sûr la communication, et ce n'était pas un mauvais conseil. Loin de là, même. Et s’il lui avait parlé d’une meilleure façon, ça aurait même pu fonctionner.

Ils avaient prévu de se voir ce soir-là si elle rentrait de soirée assez tôt, sauf qu’Aurélie était restée trop tard. Déçu et un peu en colère de ne pouvoir passer du temps avec elle, Tony décida de suivre le conseil de ses proches. Mais sa maladresse ainsi qu’un petit coup de pouce bien vache d’un dieu souhaitant sa rupture vinrent mettre ses plans en échec. En un SMS, l’histoire était bouclée. En un SMS, il venait semble-t-il d’offrir la victoire à Tyché. En un SMS, il mit fin à la meilleure chose qu’il avait vécu jusqu'à présent. “Il faut qu’on parle”. Cinq petits mots exprimant tout à fait son état d’esprit et sa volonté de communiquer sur son mal-être, mais cinq mots si lourds de sens et de sous-entendus qu’ils ne firent que mettre le feu aux poudres. Cinq si grands mots qu’il regretta amèrement instantanément, mais le mal était fait.

Pour communiquer, ils communiquèrent ce soir-là, et bien qu’ils ne rompirent pas de suite, ils savaient tous les deux qu’une chose venait de se briser, qu’ils ne pourraient pas réparer.

Sur l’Olympe

Tyché regardait son œuvre se dérouler sous ses yeux. Plus le match avançait, plus il se sentait puissant, et plus il se sentait puissant, plus les noirs desseins qu’il avait enfoui au fond de lui remontait à la surface. Bien qu’il se soit toujours amusé de voir à quel point ses talents influençaient la vie des mortels, il n’avait jamais rien ressenti par rapport à ces conséquences. Aucun bonheur pour les effets bénéfiques, aucune compassion pour les effets destructeurs. Mais tout ceci était en train de changer, tant il prenait un plaisir vivifiant à voir le chaos de son œuvre détruire l’amour de ces jeunes gens. Des pensées impies pour un être de son rang, mais bien trop absorbé par la partie et bien décidé à gagner, il se laissa submerger et ignora ce sentiment, à l’image de Zeus qui, sa vanité enorgueillie par le spectacle qu’il avait créé, ne sentit pas l’auréole du dieu s’effondrer.

Éros quant à lui était abattu. Il pensait avoir trouvé le couple idéal. Jamais il n’avait vu une aussi grosse compatibilité entre deux âmes, alors pourquoi cela avait-il si mal fini ? Et si vite ? Il n’arrivait pas à admettre qu’il avait pu se tromper à ce point. Il avait déjà fait des erreurs auparavant mais plus par inattention. Quand il se mettait vraiment à chercher, il visait toujours juste. Son orgueil l’empêchait de laisser la victoire à Tyché, il savait que quelque chose ne tournait pas rond… Aurait-il triché ? Avait-il pu user de ses pouvoirs avant le match afin de truquer la rencontre ?

En voyant les deux jeunes gens rompre, il craqua :

— Non ! C’est impossible ! Ils sont parfaits l’un pour l’autre enfin ! Tu as triché, tu m’as piégé avant le duel, tu as truqué le jeu !

— Enfin ne sois pas mauvais perdant cher adversaire ! Tu ne faisais pas le poids face à mon génie, voilà tout…

— Non je refuse. Je demande un arbitrage ! Zeus ! Enfin ! Ça ne peut pas se terminer aussi vite !

Le chef de l’Olympe était tiraillé entre deux sentiments. Accorder la victoire à Tyché et voir ce somptueux duel s’arrêter bien trop rapidement, ou accorder sa réclamation à Éros et voir son œuvre perdurer… Soyons honnêtes, la première option n’a même pas eu le temps d’effleurer Zeus qui, s’amusant bien trop, préféra prolonger le combat.

— Je trouve cela bien étrange effectivement que tout soit déjà terminé. Laissons à Eros le bénéfice du doute et voyons comment cela se poursuit… On se reprend, les festivités sont loin d'être terminées !

Toujours aussi enjoué, le grand patron relança les hostilités. Lui qui ne voyait que l’amusement de tout le monde - et le sien en particulier - ne comprit pas immédiatement les conséquences de sa décision. Tyché se sentit trahi et blessé dans son ego, tandis qu’Eros reprit une confiance en lui indigne de ce premier revers qu’il venait de subir. La compétition n’avait plus rien d’amical désormais : il en retournait de l’honneur de chacun. Et à mesure que l’envie de gagner montait, un grondement sourd s'échappait de la cité d’argent. L’aura des dieux faisait vaciller les nuages cachant le sommet du mont, trembler les feuilles des arbres dans la vallée et créaient des vents violents dans les villages alentours. Les habitants pensaient à une tempête, sans vraiment comprendre ce qui était en train de se passer. Tyché, qui avait déjà commencé à succomber aux affres de ses pulsions internes, s’enfonça encore un peu plus dans ses pensées maléfiques. Éros voulait tant gagner qu’il ne pensait à rien d’autre, oubliant ses principes, et chercha un moyen de tricher pour relancer la partie en sa faveur.

— Ils ont rompu mais ils sont toujours amoureux ! J’en suis certain… C'était juste un problème de timing, laissons-les un peu et voyons ce qui peut bien se passer !

Même si dans la tête d'Éros c'était un mensonge éhonté, ce n’en était pas moins vrai dans la réalité du monde des humains.

Chez les humains

Les mois et années qui suivirent la rupture furent difficiles pour les deux ex. Être dans la même école ne facilitait pas vraiment le deuil de la relation, car l’un allait forcément recroiser l’autre, et vice versa.

Les deux jeunes gens étaient extrêmement malheureux, et tentèrent à plusieurs reprises de reprendre contact. Mais à chaque fois, cela tombait à l’eau, le timing n'était toujours pas bon.

Jusqu'à un beau jour de mai.

Contre l’avis de son meilleur ami, Tony décida une fois de plus de retenter de nouer des liens avec Aurélie. Sorte de dernière bouteille à la mer, un dernier essai avant d’abandonner et d’essayer de passer à autre chose. Et pour son plus grand bonheur, cette fois-ci allait être la bonne.

Ils se revirent plusieurs fois à côté de leur lieux de travail respectifs, avant de finalement un jour s’embrasser à nouveau, sur le quai de la gare, avant que les portes ne se referment et les séparent pour la soirée. Ils rentrèrent tous deux avec un sourire interminable sur les lèvres, qui ne les quitta pas avant le coucher.

Les rencontres se firent plus fréquentes, et tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Leur relation connut quelques débuts difficiles, mais rien qu’ils ne surent surmonter. Des soirées et des week-ends passés ensemble, des sorties en amoureux, le premier anniversaire, les premières vacances au soleil… Le bonheur, tout simplement.

Puis un jour, un message. Encore un message. Mais pas de Tony cette fois-ci, et arrivant au moment où tout se passait très bien. La coïncidence était bien trop belle, Tyché avait joué son deuxième coup. Ce message était une offre d’emploi, ou du moins la perspective d’une, pour Aurélie. Elle qui se sentait si mal dans son travail actuel, plus job alimentaire que passion, vit ça comme une aubaine. Et Tony, en compagnon aimant, la poussa à répondre au message pour en savoir plus. Le processus fit son chemin, et la perspective se concrétisa : la jeune femme se vit offrir un travail plus intéressant, plus stable, plus tout. Cela semblait être parfait, au seul détail près qu’il se trouvait à plus de quatre-cents kilomètres de là où les deux amoureux vivaient aujourd’hui, de l’autre côté d’une frontière.

Les jours qui suivirent l’offre, Aurélie se posa beaucoup de questions. Devait-elle accepter ? Même si cela signifiait mettre de la distance dans une relation qui se passait si bien ? Et surtout, voulait-elle se retrouver seule, loin de sa famille et de ses proches dans un pays qu’elle ne connaissait pas ? Toutes ces questions tournaient dans sa tête et elles allaient bientôt toutes recevoir une réponse claire et nette.

Tony comprenait son sentiment de ne pas savoir quoi faire. Il en avait lui-même parlé avec ses amis, ses collègues, ne sachant pas vraiment comment réagir. Il était fier d’elle, mais l’idée de mettre quatre-cents kilomètres entre eux ne l’enchantait pas vraiment. Il passait de très mauvaises journées à penser à cette idée, et de plus mauvaises nuits encore. Et un soir, alors qu’ils passaient la soirée tous les deux, la solution lui vint, comme une évidence.

— Et si je venais avec toi ?

Le silence retomba dans la pièce. Le même que lorsqu’il l’avait invité à dîner la première fois, mais cette fois-ci, la réponse fut beaucoup plus rapide.

— Oui, oui ! Avec plaisir ! Mais ça ne te dérange pas de tout quitter pour partir avec moi ?

— À choisir, je préfère être seul là-bas avec toi qu’avec les autres ici sans toi.

Les larmes aux yeux devant une si belle déclaration. Aurélie lui tomba dans les bras et l’embrassa passionnément.

Sur l’Olympe

Tyché bouillonnait intérieurement, et aussi un peu extérieurement. Il essayait tant de contenir sa colère qu’il commençait à rougir. L’air autour de lui devenait électrique, et les pulsions qu’il envoyait se faisaient de plus en plus proches. On ne ressentait toujours pas les effets dans la cité des dieux, mais de petites secousses remuaient les villages proches. Les vents se firent plus violents, les animaux fuyèrent leurs forêts à la recherche d’endroits où se cacher et les humains prièrent leurs dieux pour que rien ne leur arrive. Ironiquement, non seulement ces derniers étaient-ils trop occupés à vivre un duel de titans pour les écouter, mais en plus étaient-ils tout ou partie responsable de ce cataclysme à venir.

Eros, quant à lui, éprouvait un sentiment de fierté inégalé jusqu’alors. Jamais il n’avait autant éprouvé de bonheur à jouer avec la vie de deux personnes. Jusqu’à présent, il n’envisageait son travail que comme une tâche qu’il devait faire, de façon répétitive, sans jamais aller plus loin que ça ou s’intéresser aux conséquences de ses choix. Grâce à ce petit duel - qu’il se savait en plus maintenant sûr de gagner - il avait découvert l’ivresse de ce contrôle qu’il avait, et ça le grisait au plus profond de son âme.

Le public était abasourdi. Ce retournement de situation les passionnait au plus haut point. Eux qui pensaient les mortels insignifiants se prenaient finalement au jeu de s’intéresser à leurs vies et aux conséquences de leurs actions. Une prise de conscience divine était en train de secouer l’Olympe dans ses fondations, et pas seulement au sens figuré. L’excitation de l’affrontement, l’éveil de leur intérêt pour les humains mêlés aux pulsions malignes des deux participants commençaient à avoir des effets au sein même du Mont. Mais là encore, tout le monde était bien trop absorbé pour remarquer quoi que ce soit.

— Tyché, reprit Zeus, de plus en plus fier de son effet, voyant les dieux si intéressés par son jeu, il ne te reste plus qu’un coup à jouer si tu ne veux pas voir la victoire t’échapper. J’espère que tu es prêt, c’est le moment ou jamais !

Alors que les deux pauvres victimes de cet affrontement continuaient de vivre leurs vies, un événement particulier vint offrir une toute dernière faille à Tyché, dans laquelle il s’empressa de se jeter, pendant qu’Eros faisait le fier à bras devant des déesses tombées sous le charme de celui que tout le monde voyait déjà vainqueur. Tout fair-play avait quitté le dieu du hasard, et alors que son aura penchait dangereusement vers le maléfique, il tenta un dernier coup de chaos pour remporter la victoire. Le jeune homme, alors un genou à terre, ne verrait rien venir.

Chez les humains

Tout se passait extrêmement bien chez Tony et Aurélie. Ils avaient passé avec brio l'épreuve de l’emménagement à deux, et leur couple était plus fort que jamais. Ils avaient tellement grandi pendant cette collocation, et avaient même eu le temps de se fiancer. C'était il y a un peu plus de deux ans maintenant, l’heure du mariage arrivait à grands pas et avec lui, le stress. Non pas qu’un des deux dise non, ils étaient sûrs de leur amour. Mais que quelque chose tourne mal, ou que quelqu’un fasse quelque chose de stupide. “La peur n'évite pas le danger” aimait à répéter le père de Tony, mais quand on est la cible d’un cruel duel divin, un petit peu de stress n’est pas si malsain.

Les préparatifs du mariage se déroulèrent plus ou moins sans encombre, et à l’approche du jour J, le stress ne faisait qu’augmenter. Puis les jours séparants les fiancés du mariage devinrent des heures, puis des minutes. Tony se tenait devant la mairie, attendant de découvrir sa promise dans sa belle robe blanche, qui venait tout juste de se garer et arrivait à pas pas sûrs.

Soudain, un grand “OUI !” se fit entendre. Les gens regardèrent autour d’eux mais ne virent rien de spécial, et tout reprit son court comme si de rien n’était. Ou presque. Dans la tête des deux futurs époux, un soupçon de doute fit son arrivée. “Est-ce que c’est la bonne chose à faire ? Est-ce que c’est le bon choix ?” se demandèrent-ils tous deux à l’unisson, chacun dans sa tête. Puis la belle mariée apparut devant son époux, et les doutes se dissipèrent, pour ne plus jamais revenir. Ce fut un beau mariage, plein d’amour, de rires, de larmes de joie et de danses, un moment suspendu dans le temps - du moins dans celui des jeunes mariés - qu’ils allaient chérir pour de nombreuses années.

Sur l’Olympe

Le silence avait fait son retour dans le hall de la cité divine. Tyché était dépité, Eros souriant, victorieux. Zeus, déçu de voir son jeu déjà terminé, décida de prolonger l’euphorie générale en annonçant le vainqueur.

— Et voici notre champion ! L’Amour triomphe, comme toujours ! Félicitations à nos deux participants à ce seul et unique Jeu de l’Amour et du Hasard !

Cette fois-ci, les spectateurs hurlèrent de bonheur. Bien que ce fut plus destiné à Eros pour sa belle victoire, Zeus préféra prendre tous les applaudissements pour lui. Après tout, c’était son idée, et lui qui avait tout organisé. Rien ne se serait passé sans lui !

Sous l’impulsion de leur chef qui demanda à Dionysos d’organiser un banquet faste en l’honneur de ses jeux (et un peu en l’honneur du vainqueur aussi), les dieux quittèrent un à un l’arène, scandant le nom d’Eros, laissant les deux ennemis d’un jour seuls face à face. Eros voulait avoir la victoire facile et juste remercier son ami pour avoir joué le jeu, mais l’orgueil d’un dieu est bien plus grand que son esprit de camaraderie. Alors…

— C’était une bien belle partie, j’ai presque cru que j’allais perdre à un moment… Heureusement que tu t’es bien raté sur la fin, sinon j’aurais pas pu m’en remettre. Mais tu as joué ton coup trop tard, ou trop tôt je ne sais pas, quoi qu’il en soit pas au bon moment. Allez, sans rancune ?

Tendant sa main dans l’espoir tout de même d’améliorer l’état de son collègue après s’être bien moqué de lui, il ne s’attendait pas à une telle réaction de son adversaire, qui se mit à rire. Mais pas un rire amusé, non ! Un rire beaucoup plus sadique et malsain, indigne d’un dieu, qui résonna dans toute la cité, faisant trembler les colonnes, renversant le vin servi au banquet et chassant les nuages du sommet du Mont, exposant le hall divin aux yeux de tous. Trouvant enfin la force de parler entre deux ricanements, Tyché s’exprima d’une voix grave, profonde, menaçante.

— Mon cher Eros, ce n’est pas une défaite, non. Grâce à notre petit jeu, j’ai enfin pu me libérer de mes chaînes divines, du joug de cette bonté qui m’empêchait de m’amuser, de vivre la vie pour laquelle je suis né ! Fini, Tyché, Dieu de la fortune et du Hasard. Dites bonjour à Tyché, Démon du Chaos !

Le dieu-démon termina sa phrase par un hurlement infernal, qui acheva l’anonymat de la cité de Zeus. Les nuages n’étaient plus, le silence de cathédrale venait d’être brisé, et de nombreux humains regardaient déjà vers le ciel, scrutant pour trouver d’où provenait ce hurlement bestial.

— Très chers dieux, voyez toute l’étendue de mon pouvoir chaotique ! Vous étiez caché aux yeux de tous, vous voilà à découvert. Mais ce n’est pas fini…

Tyché lança une dernière fois sa paire de dés en fourrure rose, qui indiqua le nombre 13.

— Exactement le résultat que j’attendais… Ahahahahah, c’est parfait. PAR-FAIT ! Aaaaah !

Dans un dernier hurlement, il relâcha la toute nouvelle frustration qu’il s’était découvert au cours de la journée. Toute son envie de semer le chaos dans la vie des gens. Mais plutôt que de la diriger vers des inconnus, il se retourna vers sa famille. D’un coup, l’Olympe n’était plus. D’un coup, les dieux n’étaient plus inconnus. D’un coup, tous les humains savaient ce qu’ils avaient fait, et en particulier Tony et Aurélie découvrirent le funeste jeu auquel ils venaient de participer contre leur gré. Un vent de colère, de trahison souffla sur la terre, et avec lui, vint un soulèvement.

Finie, la domination des dieux et leur ingérence dans la vie des mortels en toute impunité ! Il était maintenant l’heure de la révolte des mortels, l’heure du Jugement Dernier.